Lettre de F-J. Fulcrand du 26 juin 1917

Le capitaine F-J Fulcrand est le père de Jeanne.

Ma chère Jeanne.

J’ai reçu ta lettre m’annonçant ton désir de te marier.

Déjà l’année dernière j’ai dit à ton chéri que c’était une question à régler après la guerre mais à ce moment-là, celle-ci ne me paraissait pas devoir être aussi longue.

D’ailleurs à ma dernière permission j’avais compris sans que tu t’en sois doutée que tu ne tarderais pas à me poser la question. Je voudrais bien te dire que tu es bien jeune encore pour te verser dans les soucis du ménage. Par cette guerre je n’aurai pas eu la joie de te voir grandir puisque je t’ai quittée enfant et que je suis à la veille si tes voeux se réalisent de te retrouver femme et éloignée de moi.

Je n’aurai pas eu la joie de te sortir, de te promener, mais mon bonheur est bien peu de chose, celui de mes enfants doit passer avant.

Je sais bien que j’aurai mauvaise grâce de contrarier tes projets parce que je me rends compte que tu es en droit de me répondre qu’en cela tu ne fais qu’imiter tes parents. En effet ta mère et moi réunissions à ce moment-là à peine 35 ans à nous deux, vous nous dépasserez, je n’insiste donc pas sur ce point. Mais il en est un sur lequel je dois spécialement attirer ton attention. Je dois te faire comprendre que cet acte est l’essentiel de tous dans la vie, avant d’aliéner ta liberté tu dois d’abord interroger ton cœur et te rendre compte si celui de ton futur mari bat à l’unisson du tien. Rien n’est plus triste dans la vie qu’un mariage sans amour. Tu dois voir si tu aimes réellement ton Albin et si tu es payée de retour. Aucune question d’intérêt ne doit rentrer en jeu aussi bien d’un côté que de l’autre.

Tu sais bien que je ne veux que ton bonheur aussi je te dis réfléchis bien avant de prendre une décision. Ma décision tu la connais d’avance ou du moins tu la devines : tu sais bien que je ne saurais te refuser quoi que ce soit si tu dois être heureuse.

Je ne connais pas beaucoup Albin, je l’ai à peine vu une ou deux fois mais ta mère et toi me l’avez dépeint sous un tel ciel que je n’hésiterai pas à lui accorder ta main lorsqu’il m’en fera la demande.

Je dois même t’avouer qu’il m’a produit une bonne impression mais je le répète encore une fois je ne le connais pas suffisamment moi même c’est à ta mère surtout de décider car elle est mieux placée que moi pour le connaître.

Pense aussi qu’il est à la guerre et que tu peux devenir veuve bien jeune. Je ne veux pas attrister ton cœur mais il est de mon devoir de père d’attirer tout spécialement l’attention sur ce point.

La question que tu me poses n’est pas de circonstance en ce qui concerne sa mutation. Tu ne penses pas au ridicule dont je ferais montre si j’allais demander au général LINDER de faire affecter à mon unité le fiancé de ma fille.

Réfléchis un peu et tu comprendras que c’est chose impossible à tenter pour le moment. Tu ne doutes pas que le jour où il serait devenu mon gendre et en somme mon enfant je ne ferai tout pour le prendre avec moi, c’est une question que tu ne devrais même pas poser si tu réfléchissais un peu.

Demander cela pour un compatriote c’est courir à un échec certain et puis tu sais bien que je suis à la veille d’être promu capitaine et qu’à ce moment là je quitterai les projecteurs pour aller très probablement aux télégraphistes. Je serai alors bien mieux placé pour le faire muter. Vois-tu que je réussisse de le faire venir aux projecteurs et que 15 jours après je les quitte moi-même. Ce serait du bien mauvais travail. Je te promets seulement que si je me rapproche de sa division j’irai faire une visite au général et que je lui ferai connaître que le fiancé de ma fille si fiancé il y a est dans son corps d’armée, plus tard ensuite je ferai une demande. Voilà ma chère Jeanne tout ce que je peux te promettre. Je vais terminer en te faisant un petit reproche : tu me fais trop languir tes nouvelles. Comment va Paulette. Dis à Maman qu’elle n’a pas à s’effrayer puisque toujours après une opération de cette nature il y a un peu d’anémie. Soignez la bien, sous peu elle sera sur pied. J’ai reçu le dernière lettre de Maman je lui répondrai dès que je serai installé.

Embrasse pour moi Maman et Paulette et pour tes mille bons baisers de ton Papa.

J. F.

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